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Un visa pour aller « au pays »

Mis à jour : 29 août 2018

Il est là, au milieu de mon passeport français tout neuf – il eût de ce fait été plus simple et plus logique de l’apposer dans les premières pages, mais il est des actes desquels il vaut mieux ne pas attendre de bon sens. Il est donc là, ce visa qui va me permettre de passer les fêtes de fin d’année au soleil, mais aussi et surtout, auprès de ma famille, là où j’ai grandi, au pays de mon premier amour, mon premier diplôme. Un visa pour rentrer chez moi.

(publié le 13 décembre 2009)


Je suis allée le chercher ce matin.


Passeports

Du haut de son aspect légèrement désuet – voire carrément dépassé : trois tampons dont l’un est rempli à la main et au stylo bille, et précise que ce visa « n’ouvre droit ni à un emploi ni à de longues études » - il me rappelle laconiquement que, française depuis quelques mois, je dois désormais présenter un laissez-passer pour me rendre dans cette autre patrie où il n’y a pas si longtemps, quelques mois à peine, j’entrais munie de mon simple passeport, alors vert et pas encore rouge.

Pour des raisons obsolètes qui me dépassent – nationalisme exacerbé après l’indépendance, punition pour les dissidents politiques exilés, dit-on – elle n'a pas signé de loi qui m’exempte de lettre d’invitation pour rendre visite à ma grand-mère.


Devenir française, une évidence, mais aussi l'abandon d’une part de mon identité « initiale »

Lorsque j’ai reçu le courrier, début février, dans lequel M. Besson se disait honoré de me compter désormais parmi ses concitoyens, j’ai été partagée entre l’immense soulagement d’entrevoir enfin le bout de ce parcours de la naturalisation qui est une véritable course de fond - au moins deux ans à courir entre diverses antennes de la préfecture, chemise pleine à craquer des documents nécessaires et des autres aussi, au cas où, à travailler son souffle pour convaincre ses collègues que bien qu’il soit mentionné sur la convocation un rendez-vous à 10h30, cela signifie simplement qu’en arrivant je prendrai un ticket et attendrai mon tour pendant deux à quatre heures (« non, je n’étais pas chez moi à faire la grasse matinée ! »), à se blinder le mental pour ne pas devenir violente face à la provocatrice lascivité de certaines matrones qui trônent aux guichets place de la Cité ou rue Truffaut – et une morgue tranquille devant la réalisation de ce qui devait en toute logique se réaliser, en l’occurrence, l’officialisation d’un profond sentiment d’appartenance aux valeurs de la République, le reste (le temps d’attente, le découragement intermittent) devenant bagatelles.

Partagée entre ces deux postures, j’en ai presque oublié l’importante conséquence qu’est l’abandon – officiel – d’une part de mon identité « initiale ». Je l’ai oubliée jusqu’à cette petite phrase de ma mère dans un mail : n’oublie pas de me transmettre ton numéro de passeport, pour le certificat d’hébergement.


Je me vois contrainte, en embrassant la France, de laisser sur l’autre rive tous les miens

Et j’aurais presque voulu, pour cette première demande de visa, passer l’épreuve du feu dans son entière cruauté : faire la queue debout pendant des heures à l’Ambassade, regarder stoïquement les « grand quelqu’un » doubler tout le monde et être servis avant moi, réfléchir à la meilleure façon d’annoncer à mon manager que maintenant que j’ai pris une demi-journée pour déposer mon dossier, je vais en prendre une autre, vendredi prochain, pour retirer le sésame.

J’aurais voulu savoir, subir, ce que ça fait de demander et attendre une permission, pour passer quinze jours dans un pays où j’ai grandi et qui, un an plus tôt, me reconnaissait encore comme une des siens.

Cela m’aurait peut-être permis de réaliser que, mon premier pays refusant toute cohabitation avec le second, je me vois contrainte en embrassant la France, de laisser sur l’autre rive tous les miens, de les trahir.

Mais ce matin je faisais partie des grand quelqu’un et la trahison m’a été indolore. Recommandée, je me suis fait établir le visa sans faire la moindre queue. Tout s’est passé trop vite et, en quittant le bureau où je suis restée un quart d’heure, je me dis que la douleur est encore repoussée dans le temps et, comme toute grande peine qui se respecte, rejaillira alors que je ne l’aurai pas vue venir. Saurai-je la recevoir ?


Française et fière de l’être, je suis aussi à jamais une fille de « là-bas »

Sur le point de quitter les locaux surdimensionnés de l’Ambassade, j’entends « yéééé, Alexia, c’est toi ?! » et voilà qu’une parfaite inconnue d’une cinquantaine d’années me tombe littéralement dessus et me serre contre son cœur : « Mais tu as grandi, tu es la fille de Sena, n’est-ce pas ? (et avant que j’aie ouvert la bouche :) Tu ressembles à ta mère ! (claquement de langue) La dernière fois que je t’ai vue, tu es minguili comme ça ! (elle tape dans ses mains) Hééé, ça fait plaisir. Bon, embrasse ta maman, hein ? ». Et la voilà qui s’éloigne larme à l’œil.


Je ne sais toujours pas qui elle est, mais à ce moment-là, reconnue dans les yeux et les mots de cette femme, je me suis réconciliée avec ma première patrie et il m’apparaît comme une paisible évidence que, Française et fière de l’être, je suis aussi à jamais une fille de « là-bas ». Ce pays à la beauté violente et crue, avec son trop-plein de spontanéité et son anarchie persistante, sera toujours le mien, quoi qu’il arrive : car un tronc d'arbre tombé dans le marigot ne devient pas un crocodile, n’est-ce pas ?

© 2020 Alexia SENA