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« Tu es sûre que tu vis à Panam…? »

Mis à jour : 29 août 2018

C'est bientôt Noël. Si vous passez la fin d'année quelque part dans une deuxième patrie, j'espère que vous avez peaufiné vos courses. Et je ne parle pas que des cadeaux pour la famille, il s'agit aussi et surtout de réfléchir avec soin aux tenues à arborer là-bas.

(publié le 21 décembre 2009)

Certes, pour ceux qui comme moi vont entamer 2010 sous 35°, c'est un peu tard, les boutiques parisiennes ne proposant plus en ce moment que des fourrures, polaires et cachemires peu adaptés. Mais quoi qu'il en soit, ne mettez pas n'importe quoi, ni dans vos valises ni sur vous pour le voyage : car ceux qui viennent vous chercher à l'aéroport doivent au premier coup d'œil vous identifier dans la foule bruyante et transpirante de voyageurs, badauds, voleurs et porteurs de bagages, s'écrier sans hésiter « voici ma sœur qui vit en mbeng ! », « voilà mon frère de Panam ! ».

"Sapeurs" à Abidjan - Crédits : Sia Kambou / AFP

Votre tenue vestimentaire doit être conforme aux rêves, aux espoirs de vos cousins restés au pays

Dès le hall surchauffé de l'Aéroport International et ce pendant tout votre séjour, votre tenue doit être... conforme. Aux rêves, aux espoirs de vos cousins, à la télé. Ils savent pourtant, vos cousins comme les miens, que la réalité est peut-être différente, mais ils tiennent à leurs fantasmes comme on tient à sa mauvaise foi, à ses petites manies, à ses faiblesses. Internet et, avant lui, les antennes paraboliques, ont apporté à mes compatriotes de là-bas le JT de Claire Chazal et, avec lui, une incroyable opulence que, lorsque je me présente désormais à leurs regards, ils recherchent frénétiquement dans mon accoutrement, dans chacun de mes faits et dires. En d'autres termes, oubliez le crédo bobo less is more, cessez d'arguer que le pouvoir d'achat est fragile, que le bling-bling, à son apogée en mai 2007, est depuis passé de mode, qu'il n'y a rien de plus chic qu'un vêtement anonyme. Peu nous chaut !

Laissez ici vos fringues issues d'enseignes germanopratines confidentielles, sortez les C entrelacés, monogrammes voyants et autres damiers célèbres. Endettez-vous s'il le faut - ou faites un tour à Barbès, mais soyez crédible, nos germains ont l'œil vif et le temps où vivre de ce côté-ci de la Méditerranée faisait de vous un borgne au pays des aveugles est révolu.


Emportez là-bas tout ce qui contribue à établir votre statut de personne qui vit en euros. A défaut, vous vous exposez à une suspicion méprisante. Combien de fois ai-je entendu, dans mon dos mais pas seulement, « on ne dirait même pas que tu vis au pays des Blancs, hein... ». C'est très certainement ce qui va vous arriver à Noël si vous ne suivez pas mes conseils. Parce que votre jean sobre et un peu informe, vos Converse savamment usées, votre débardeur blanc sans sigle ont beau vous avoir coûté un bras et/ou ont beau incarner pour vous le délicieux je-m'en-foutisme des vacances, ils ne font pas rêver. Et sous des cieux où chaque jour est une petite bataille, on a besoin de rêver.

« Tu crois qu'au pays des Blancs on cueille l'argent sur un arbre ? » est devenu ma réplique préférée pendant les vacances au pays. Répartie impuissante cependant, qui ne m'épargne pas les « c'est quoi ce portable ? tu n'as pas le nouveau X3629 ? » et autres « quand tu rentres comme ça tu peux au moins nous apporter un appareil photo numérique, non ? » qui me laissent furieuse et frustrée. Je me console en observant, année après année, que les acerbes piques ne viennent pas de la famille proche.


Je décide de partir en croisade contre l'ignorance et le consumérisme...

Votre mère, vos frères, eux, vont chercher la vérité au fond de vos yeux, ils veulent être sûrs, indépendamment de la griffe de votre sac à main, que vous allez bien, que vous êtes restée la même petite fille qui jouait à chat dans la cour, que leurs prières quotidiennes pour vous portent leurs fruits. Pour le reste on verra, c'est déjà tellement bien que vous soyez là ! Ce sont les autres, parasites qu'une vieille tradition de solidarité maintient dans l'assistanat, qui vous détaillent de la tête aux pieds à la recherche de tout signe extérieur de confort dont profiter.


Imitations Weston aux pieds, gourmette siglée à un poignet, lavallière complexe

La dernière fois que je suis rentrée - vous dites rentrer au pays, ou aller au pays ? - j'ai craqué au bout de deux jours et j'ai décidé de partir en croisade contre l'ignorance et le consumérisme : j'ai patiemment expliqué que l'habit ne fait pas le moine, qu'à Paris comme à Douala, il y a des riches et des moins riches qui dorment dehors, qu'à Paris on gagne son salaire en euros mais aussi on paie ses impôts et on remplit son frigo en euros, qu'à Douala on peut aller squatter chaque midi chez un parent différent lorsque les seuls effluves chez soi proviennent des cuisines voisines. Mes cours de réalité commençaient à faire peu à peu effet et, cet après-midi-là, nous savourions tous ensemble une oisiveté comme seule peut en fournir une bonne pluie torrentielle, lorsque mon oncle Isidore fit irruption. A cette minute précise, je sus que tout était à refaire.


Mon oncle Isidore habite alternativement quelque part sur la ligne du RER D et quelque part sur celle du RER B, selon qu'il est hébergé par son vieil ami Félicité ou par son ex-femme Marthe. Depuis quinze ans l'oncle Isidore existe à la petite semaine, vivote chez d'autres, accumule petits boulots au noir et grandes combines foireuses. Et pourtant ! Voici Isidore qui fait son entrée dans la cour familiale, beau comme un pape, imitations Weston aux pieds, gourmette siglée à un poignet, à l'autre mécanisme affichant plusieurs heures sans ciller, lavallière complexe, initiales inconnues brodées à la place du cœur. Et voici mes cousins qui me regardent avec méfiance, pupille interrogatrice et sourcil horrifié, comme on démasque tout à coup la sobriété douteuse à côté du clinquant rassurant.

Alors pour ce Noël, faites ce que vous voulez mais moi je veux briller, et je vais de ce pas faire mon shopping. Pour les agios on verra au retour.


© 2023 Alexia SENA