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Mendiants et orgueilleux

Mis à jour : 29 août 2018

C'est une Afrique qui a peut-être existé. En tout cas, le lecteur peut voir très nettement sous la plume de Cossery les traits dédaigneux de ces hommes qui se moquent de tout. Etre vivant suffit, le souci de la dignité, de la richesse, est illusoire. Puisque la vie est courte, jouissons !

(publié le 27 juin 2010)


Nous, pauvres hères, avons ce qu'il y a de plus précieux : la légèreté, le sommeil, la dérision, et le temps. Ce temps qui nous permet de faire ce pour quoi nous existons, tout ce pour quoi nous respirons : fumer du haschich, observer les inutiles gesticulations de nos congénères toujours pressés, entrevoir, approcher peut-être, des croupes rebondies de femelles rieuses, et dormir, encore et encore, pour éloigner la faim. Et jouer avec le pouvoir ! Car à quoi bon verser du sang pour nourrir l'insatiable machine à fabriquer des tyrans ? Nous destituons les dictateurs en chantant trop fort leurs louanges, en adoptant, la nuit venue, des manières louches de conspirateurs qui trompent les indics. Etre vivant suffit, je vous dis.



Albert Cossery - Crédits : ULF ANDERSEN / Aurimages - AFP

C'est une Afrique, aujourd'hui, de carte postale. Et de bonne conscience. Tous ces gens qui rient à pleines dents et qui, le rythme dans la peau, font la fête à la moindre occasion. Par quel secret ont-ils gardé une âme de grand enfant qui leur permet d'ignorer le stress ? « Ils sont pauvres mais ils sont heureux », dit-on de retour de ces plages lointaines où l'euro est roi ; « ils ne se plaignent jamais », « ils ont une telle joie de vivre ! Pourtant ça doit pas être facile tous les jours... ». Non ce n'est pas facile.


L'Africain est essoufflé mais persistant dans sa course de désorientation

Car cette Afrique-là n'existe plus. La race des hommes seulement conscients de leur humanité et, en cela, d'une valeur intemporelle, quels que soient le dénuement, le regard de l'autre, les tentations, des hommes seulement soucieux d'être vivants ici et maintenant, c'est-à-dire trouver des motifs d'amusement et réussir à faire l'amour sans payer, des hommes imbus d'un orgueil que rien ne peut troubler, cette race, si elle a un jour existé, s'est éteinte. Quand ? Je ne le sais.

Aujourd'hui, partout, et là-bas aussi, on vit pour porter beau, vivre climatisé et se payer le dernier iPhone. Derrière le dilettantisme que tout bronzé de l'hémisphère sud se doit de servir aux touristes, l'Africain est en fait essoufflé mais persistant dans cette course de désorientation faite d'acculturation et d'imposture, haletant mais déterminé à se délester encore et toujours de sa langue, sa communauté, ses valeurs, pour devenir enfin l'Homme Abouti qu'il ne se sait pas être déjà.


Hommage à Albert Cossery, décédé le 22 juin 2008.



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