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Le salon du samedi matin

Mis à jour : 29 août 2018

Je sais que je vais passer toute la matinée au salon de coiffure, « au salon ». Moi qui ne suis pas du matin, je prends rendez-vous pour 9 heures, espérant être rentrée pour 13 heures. Je prends rendez-vous comme si je pensais que ça changerait quelque chose.

(publié le 18 juillet 2010)


Salon afro - Crédits : coiffure204.blogspot.com

Alors je fais semblant d'enrager, tandis qu'en fait je suis heureuse d'être « au salon »

Au final, nous attendons toutes : une cliente en plein shampooing, une autre sous le casque, une troisième dont seule une moitié du crâne est tressée, une quatrième dans le système capillaire crépu de laquelle un peigne est perfidement planté, signifiant « j'arrive, ne bouge pas »... Et Marie, fée du Babyliss, qui virevolte entre nous, change le CD, prend des nouvelles, répond aux stridentes sonneries de ses trois portables, trouve des bonbons pour les petits, Marie est partout.


Alors je fais semblant d'enrager, tandis qu'en fait je suis heureuse d'être au salon, je me repais joyeusement - mais discrètement - de tout ce que je vois, j'observe les touristes américains que leur balade aux Batignolles a amenés là, et qui, croyant tomber sur quelque chose de so French, réalisent que cet établissement jouit plutôt d'une certaine extraterritorialité... D'ailleurs devant la vitrine squattent aussi parfois quelques hommes, soit des amants tout neufs qui se sont fait avoir par un « j'ai bientôt fini », soit des pater familias dont le statut leur interdit de pénétrer ce temple de l'œstrogène bouillonnant.


Et puis il y a les « blanches »... comme moi

J'adore, dès l'entrée d'une femme, deviner à quelle catégorie elle appartient. Il y a la « mama », qui amène ses deux filles pour des tresses plus le petit dernier parce que, eh bien, il faut croire que leur père ne peut pas les garder une demi-journée. Il y a les bling-bling, sans âge, adeptes de la trilogie talons aiguilles / bijoux clinquants / crinière rousse, toujours volontaires pour aller attraper un produit sur l'étagère tant que cela leur permet de travailler leur démarche chaloupée et d'exhiber leur tatouage au creux des reins. Les « oisives », on doute qu'elles soient vraiment venues pour se faire coiffer, car elles n'arrêtent pas de passer leur tour. Elles restent là à discuter ou à parcourir les éternels mêmes catalogues de coiffures afro, s'occupent des enfants turbulents pendant que la mama s'endort sous le casque, et aident à poser les bigoudis. Quant aux « ambianceuses », pas plus pressées, c'est elles qui assurent le spectacle : elles dansent, racontent les derniers « divers » du pays en parlant très fort, montent de toutes pièces des polémiques pour passer le temps, et donnent sur les coiffures des avis qu'on ne leur a pas demandés.


Et puis il y a les « blanches » comme moi : impassibles, muettes, le nez dans un bouquin pour désamorcer toute tentative de conversation, visiblement agacées d'attendre et soupirant bien fort pour le faire savoir mais au fond, ne perdant pas une miette des messes basses en wolof ou en créole qui se tiennent ici ou là et savourant, l'air de ne pas y toucher, cette échappée belle dans un monde irrationnel, sucré. Le salon, avec ses laveurs de vitres ambulants, ses vendeuses de maquillage intempestives et son brouhaha ininterrompu, est en effet une oasis inavouée de l'enfance dans notre âge adulte et pressé, un petit plaisir égoïste et hypocrite du samedi matin...

© 2023 Alexia SENA